Pendant la guerre de 1939-1945, mon père Paul Cochard travaille en Allemagne chez un prothésiste dentaire, près de Dresde. Cela ne se passe apparemment pas trop mal, bonne ambiance au travail, sorties, matches de foot. Paul (le deuxième en bas en partant de la droite) est le goal de l’équipe, photographiée ici à l’été 1944 lors d’une rencontre avec des Tchèques, l’arbitre est hollandais.
Bien sûr les conditions de vie ne sont pas idéales. Paul souffre de la malnutrition. Dans la chambrée, mon père est voisin d’un autre nantais, Alban Maillard, futur chirurgien-dentiste lui aussi, qui deviendra mon parrain.
Entre le 13 et le 15 février 1945, contre toute attente, alors que la fin de la guerre approche, Dresde est bombardée par 1 300 avions anglais et américains qui larguent 2 431 tonnes de bombes, dont des bombes incendiaires à la thermite. 35 000 corps seront identifiés. Dresde, ville d’art, comptait 25 hôpitaux. Dans la confusion, Paul et Alban prennent la tangente, et regagnent Nantes. Mon père n’a jamais voulu retourner à Dresde, dont les principaux monuments ont été reconstruits à l’identique.
Mon grand-père Eugène Cochard décrit dans ses mémoires la façon dont il a appris à lire, à l’école communale de la rue Flocon, à Montmartre, vers 1895.
« J’ai bien souvent fait rire mes enfants, mes petits-enfants et même de grandes personnes, en leur dévoilant la façon dont Monsieur Giraud nous apprit à lire mes camarades et moi. Il possédait une collection de vingt cinq tableaux qu’il affichait sur les murs de la classe, représentant chacun une lettre de l’alphabet, illustrée d’une image susceptible d’évoquer le son à émettre pour prononcer cette lettre. Par exemple près de la lettre A, imprimée en grosse majuscule, une petite fille faisait un geste de surprise.
« Voyez mes enfants, nous disait Monsieur Giraud, cette petite fille trouve à ses pieds un objet qu’elle ne s’attendait pas à rencontrer. Elle est surprise et au bout de son bras replié près de l’épaule elle dresse sa main et s’écrie ah! Vous allez faire comme elle ! » Toute la classe imitait alors le geste de la fillette et criait ah! autant de fois que notre maître le jugeait nécessaire.
Eugène et Eugénie Cochard, vers 1895
Toutes les lettres de l’alphabet, consonnes et voyelles, s’énonçaient ainsi par des sortes d’onomatopées ou d’harmonies imitatives ponctuées d’un geste approprié. J’ai retenu fidèlement tous ces gestes, tel que celui du petit garçon exprimant le son de la lettre P en essayant de projeter au loin d’un souffle énergique un petit morceau de papier déposé sur le dos de sa main. Aussi lorsque nous épelions les mots de notre abécédaire, bras et mains droites exécutaient une étrange gymnastique incompréhensible à un témoin non averti.Quel n’aurait pas été son étonnement en voyant un élève, épelant le mot Papa, souffler d’abord sur le dos de sa main amenée à proximité de sa bouche, rejeter aussitôt sa dextre près de l’épaule dans un geste de surprise, réitérer le premier geste et terminer par le second, tout cela dans un rythme de plus en plus rapide suivant les progrès de l’exécutant.
Mon incompétence en matière pédagogique m’interdit de porter un jugement sur la qualité de l’enseignement de Monsieur Giraud et je sais seulement qu’elle réussit à m’apprendre à lire puisqu’en fin d’année scolaire j’obtins le premier prix de lecture. Mais j’ignorerai toujours si ce prix récompensa mes connaissance linguistiques ou mon talent de mime.«
Ma soeur Sophie vient de me rappeler que notre grand-père René Levron, sous un air sérieux voire austère, était quelqu’un de très malicieux, alors que sa femme, Madeleine, avait un côté plutôt « straightforward ». Ainsi, pendant la guerre, les époux revenaient parfois de la campagne à vélo avec quelques victuailles (oeufs, lapin etc) destinées à améliorer l’ordinaire. René dissimulait les produits dans les sacoches de Madeleine, qui passait le contrôle allemand sûre d’elle et de son bon droit. Ils n’ont jamais été contrôlés.
Cette photo représente la famille Cochard au milieu des années 1920. Elle a vraisemblablement été prise sur « le bac de Mindin » reliant Paimboeuf à Saint-Nazaire. Le bac était le seul moyen de traverser l’estuaire avant la construction du pont, en 1975. Mon père, né en 1922, est au premier-plan. A sa droite, sa soeur Mathilde et son frère Jean. Son père, Eugène, porte la casquette. Avec le chapeau, son beau-frère Paul Groleau. Devant à droite, la grand-mère Groleau, devant ma grand-mère Mathilde. J’ignore qui est la jeune fille à l’arrière-plan.
L’une des sorties familiales préférées de mes parents et grands-parents consiste à aller à la pêche, le dimanche, au bord du canal de Nantes à Brest. Les pêches ne sont jamais miraculeuses, le but est de changer de décor, de prendre l’air, de récupérer de semaines bien chargées.
Un beau jour de 1963, mes parents vont à Paris assister à une représentation de la Grosse Valse, revue théâtrale de Robert Dhéry sur une musique de Gérard Calvi et des lyrics d’André Maheux. En vedette, Louis de Funès, et la troupe des Branquignols. Cette comédie poétique et farfelue connaît un succès ininterrompu et tient l’affiche du théâtre des Variétés pendant quinze mois, jusqu’en janvier 1964. Louis de Funès joue le rôle d’un douanier à Orly, où l’aérogare moderne a été inaugurée en 1961.
André Maheux (1922-1971) est le mari de Monique Baudry, petite fille d’Anaïs Tessier, belle-soeur de Félix Groleau, mon arrière grand-père. Dans les années 1960, André, parolier, scénariste et auteur de feuilletons télévisés, se fait connaître avec ses compères Claude Loursais et Henri Grangé par Les Cinq Dernières Minutes et l’Homme du Picardie notamment.
Mon arrière grand-père Joseph Ranchère (1874-1957) commence sa vie professionnelle à l’arsenal de Rochefort comme électricien. Il fera toute sa carrière dans la construction navale, à Rochefort, à Paris dans les services d’études de la Marine (le fameux bassin des carènes boulevard Victor, remplacé aujourd’hui par le « Pentagone » à la Française), puis à Nantes où il participe notamment, aux chantiers Dubigeon, à la construction de sous-marins pour la Serbie. Joseph épouse Emma Bouffard à Rochefort le 23 octobre 1897. Par amour pour elle, il construit une maquette de trois-mâts, que je conserve précieusement.
NB. Dans le film « L’homme qui aimait les femmes », de François Truffaut, le personnage principal, incarné par Charles Denner, travaille au bassin des carènes, où l’on voit les maquettes affronter la houle.
En 1906, mes arrières grands parents Joseph et Emma Ranchère habitent au 14 rue de la République à Rochefort, avec leurs quatre enfants et Zélie Bouffard, la mère d’Emma. René est né en 1898, André en 1900, Suzanne en 1902 et Madeleine, ma grand-mère, en 1904. Joseph travaille à l’arsenal, en tant qu’électricien.
Ils ont pour voisin Pierre Loti (1850-1923). Dans sa maison familiale muée peu à peu en palais des Mille et Une Nuits, entre deux voyages lointains, il donne des fêtes extravagantes, où accourt le Tout-Paris. Transformée en musée, la maison est en restauration depuis 2012 et doit rouvrir en 2023.
cf Pierre Loti, une vie de roman, Alain Quella-Villéger, Calmann-Levy, 2019
Dans les années 1940, le vélo est apprécié par la jeune génération, dont il constitue souvent le principal moyen de transport. La chanson « A bicyclette » interprétée par Bourvil en 1947 sera suivie par « La bicyclette » célébrée par Yves Montand en 1968. Mes parents, avant leur mariage et l’acquisition d’une automobile, font du vélo. Pendant la dernière guerre, Maman relie souvent Nantes à Clisson (25 km) pour échapper aux bombardements.
Au début des années 1930, mon père, Paul Cochard, prend le bac à Paimboeuf, sa ville natale, pour rejoindre le Lycée Clemenceau de Nantes, en qualité d’interne, classe de 6ème. Au cours de l’année scolaire 1935-1936, il suit les cours d’un professeur d’histoire-géographie dénommé Louis Poirier.
Louis Poirier, lauréat de l’agrégation en 1934, revient ainsi au lycée Clemenceau, où il a effectué ses études secondaires de 1921 à 1928, et où il a raflé 7 prix d’excellence, devenant le lycéen le plus titré de l’établissement.
Louis Poirier (1910-2007) deviendra célèbre sous le nom de Julien Gracq, l’un des auteurs français les plus reconnus. Il refusera le Goncourt en 1951 pour le Rivage des Syrtes. Son essai « La forme d’une ville » est consacré à Nantes.