Blog

Un mariage nantais à Paris

Le 24 avril 1909, Eugène Cochard, 23 ans, caporal au 65ème régiment d’infanterie de Nantes, épouse Mathilde Groleau, 21, couturière, à la Mairie du 10ème arrondissement. La mère d’Eugène, le père de Mathilde sont décédés, le père d’Eugène a été déclaré disparu en 1903. Mathilde est domiciliée chez sa mère, Marie Tessier, giletière, à Paris, 22 rue de la Fidélité. Les témoins sont tous nantais et âgés: la tante Anne Cochard, 67 ans, le grand-père Henri Tessier, cordonnier, 71 ans, l’oncle Léon Baudry, tapissier, 52 ans.

Citations épiques

Mon grand-père Eugène avait un faible pour les épopées littéraires. Dans sa bibliothèque figuraient en bonne place Les Mémoires du Sergent Bourgogne, récit de la Campagne de Russie, et Le Roi des Placers d’Or, évocation de la ruée vers l’or aux Etats-Unis, deux ouvrages parus autour de l’année 1900.

Dans le même ordre d’idées, Eugène rappelait parfois des citations épiques, telles que: « D’une main il le prit à la gorge, et de l’autre il lui dit « misérable! » ou bien « Sa poignée de main était froide comme celle d’un serpent ». Cette dernière citation étant de Théophile Gautier. Dans la famille, une autre citation avait cours, qui faisait aussi beaucoup rire les enfants: « Le roi tend son épée, la reine s’affaisse ».

Le mystère de Tante Tasie

Ma grand-mère Mathilde évoquait souvent ses souvenirs de jeunesse et la vie de son père Félix entouré de ses quatre soeurs Lucie, Anne, Mathilde et Anastasie. Ce dernier prénom me paraissait bizarre. J’en ai découvert la raison en lisant les mémoires de Paul Groleau, le frère de ma grand-mère. Paul explique que sa grand-mère avait recommandé à son mari de déclarer leur fille à la mairie avec le prénom « Madeleine ».

Anastasie Groleau, épouse Philippe (1852-1928)

 » Les Groleau habitaient route de Clisson, au-delà des ponts, et la route était longue pour arriver à la mairie de Nantes. Mon grand-père dut rencontrer quelques amis en cours de route, et quand il arriva à la mairie, devant l’officier d’état-civil qui lui demanda: et cette petite fille, quelle sera son prénom ? mon grand-père ne sut quoi répondre. Eh bien, dit l’officier d’état-civil, aujourd’hui 14 avril , c’est le nom d’une sainte. Appelez votre fille Anastasie. Il en fut ainsi fait. Et toute sa vie ma chère marraine s’appela Tasie. On disait « Tante Tasie ». Après tout, ce prénom-là en valait bien un autre. »

En complétant mon arbre généalogique, je me suis aperçu qu’Anastasie Groleau n’était pas née un 14 avril, mais le 19 juillet 1852. Or, aucune des six saintes chrétiennes dénommées Anastasie n’est célébrée le 19 juillet… Ainsi le mystère de Tante Tasie reste entier.

Cornes de gazelle

Tous les ans, vers Noël, nous recevions du Maroc une boîte de confiserie. Cette délicate attention était due à Mathilde, surnommée Zézette, la soeur de mon père, établie à Casablanca avec son premier mari, Jean de Casteras, et leurs trois enfants, puis avec le second, Alexis Faure. Le plus souvent, le colis avait été éventré à la douane et des gâteaux avaient disparu. Les cornes de gazelle avaient notre préférence, elles étaient fraîches et tendres, avec un bon goût d’amande, rien à voir avec les biscuits desséchés et insipides que j’ai connus par la suite au Quartier Latin. Des madeleines de Proust en somme, l’exotisme en plus.

D’un monde à l’autre

La numérisation des archives permet de faire surgir du passé des personnes dont on ne soupçonnait pas même l’existence. Ainsi la vie de Pierre Cochard (1807-1883) peut être retracée grâce à l’état civil, aux recensements, aux registres divers. Le big data n’est pas numérisé à l’époque, mais il est bien réel !

Pierre naît à Cordemais, sur les bords de Loire, dans une famille d’agriculteurs dont le plus ancien ascendant connu, Jean Cochard, est né dans une commune voisine, La Chapelle Launay, vers 1550. Pierre opte pour la vie d’ouvrier et de marin et s’engage comme apprenti charpentier de marine.

La construction navale en plein essor à Nantes au 19eme siècle

Les registres d’inscrits maritimes permettent de suivre sa carrière, de 1824 à 1852. Il alterne des emplois de charpentier à l’arsenal de Lorient, à la construction d’un bâtiment aux Sables d’Olonne, de matelot puis de patron à la pêche etc. Habitant Chantenay alors commune distincte de Nantes, il se marie en avril 1828, il aura quatre enfants. Son fils Pierre Julien (1840-1902) sera, comme lui, charpentier de navires. Sa fille Caroline (1833-1878) est la grand-mère de mon grand-père Eugène. Son autre fille, Anne (1842-1923) accueillera Eugène et sa soeur, avec son mari Alexandre Dixneuf.

La vie de Pierre illustre la sortie du monde agricole, vécue par tant de familles françaises au 19ème siècle.

Le bateau à quai

Pendant près de trente ans, mes grands-parents Eugène et Mathilde Cochard habitent à Vannes, dans un immeuble du 1, rue Billaut, dans le centre ville. Dans leur appartement, je me souviens particulièrement d’un tableau. La masse imposante du navire, sombre, voire inquiétante, frappait mon imagination d’enfant. Il s’agit d’une gravure de René Pinard, peintre de la Marine, né à Nantes en 1883 et mort à Paris en 1938.

Bateau à quai, gravure de René Pinard (1920)

Fernand Philippe à la bataille de Quennevières

Le 15 juin 1915, Fernand Philippe, sergent-major au 265ème régiment d’infanterie, âgé de 36 ans, tapissier de son état, est tué à la Ferme de Touvent, dans l’Oise. Il fait partie des 10 000 soldats français, zouaves, tirailleurs et régiments de bretons, morts pendant cette bataille, qui se déroule du 7 au 16 juin 1915. L’offensive, préparée par le général Nivelle, aboutit à un gain de 100 à 600 mètres selon les zones. 4 000 soldats allemands perdent la vie. Fernand est le fils de Louis, tonnelier puis cafetier à Nantes, et d’Anastasie, soeur de mon arrière grand-père Félix Groleau. Le frère de Fernand, Louis, père dominicain, est décédé en 1965.

Avant ses 11 mois de guerre entre le 3 août 1914 et le 15 juin 1915, Fernand avait déjà passé 34 mois sous les drapeaux entre 1900 et 1903, sans compter les périodes d’exercice en 1906, 1909 et 1914… Son nom figure parmi les 5 832 noms gravés sur le Monument aux Morts 1914-1918 de la ville de Nantes.

Un stock de trois tonnes de bombes allemandes, découvert en 2020 à Moulin-sous-Touvent

Le Robinson suisse

En 1957 mes parents et leurs trois enfants quittent l’appartement de la place de la République et emménagent dans une maison neuve aux Dervallières, alors banlieue de Nantes. Le dimanche matin, les trois enfants retrouvent leurs parents dans leur chambre et mon père nous fait la lecture du Robinson suisse.

Ce roman d’aventures exotiques a été publiée en 1812, son auteur est un pasteur suisse, Johann David Wyss. Il raconte l’histoire d’une famille échouée sur une île déserte d’Indonésie, qui survit grâce à son travail et à son ingéniosité. Ce roman a connu un grand succès et a inspiré Jules Verne.

Instant privilégié de la vie familiale, exaltation des valeurs du travail, ouverture sur le monde tout en restant entre soi…

Les quatre-vingt chasseurs

Le 5 septembre 1959, mes grands-parents Eugène et Mathilde fêtent leurs noces d’or à Vannes. J’avais 7 ans. Je me souviens du restaurant, près de la gare. Au dessert, à la demande générale, Eugène se lève et entonne une chanson gaillarde, les Quatre-vingt chasseurs. Mon père a filmé la scène.

Voici la version des Charlots (1970): https://youtu.be/Uqza6cK53d4

L’aventure du moulin

Au milieu des années 1960, mes parents sont à la recherche d’un point de chute à la campagne, non loin de Nantes, pour passer le week-end. Ils découvrent un moulin à vent à l’abandon, près de Redon, aux confins de la Loire-Atlantique, du Morbihan et de l’Ille et Vilaine. Le meunier, M. Ollivier, explique que le moulin à vent n’a pas tourné depuis 1939. La machinerie est en place, mais doit être démontée car elle occupe deux étages. Roger Barranger, l’ami architecte, dessine une extension, qui ajoute un grand séjour, une cuisine et une salle de bains. Les chambres sont dans la tour. Etrange sensation de dormir dans une pièce ronde. L’endroit est isolé, le village d’ Avessac est à trois kilomètres. Le terrain est grand, boisé, un vieux chêne fournit une cabane de Robinson, la Vilaine toute proche déborde l’hiver et transforme les marais en une immense étendue d’eau propice aux balades en barque. Mon grand-père René et les trois enfants s’activent aux travaux de peinture, dans la joie et la bonne humeur. Mais, en grandissant, nous souffrons de plus en plus de l’isolement et de l’ennui.

Mes grands-parents prennent le café en compagnie de Papa et de Sophie

Vingt ans plus tard, les grands-parents ont disparu ou sont très âgés, les enfants sont dispersés, des voisins se sont installés à côté, rompant le charme de l’endroit. Mes parents abandonnent le moulin. En 2014, à l’occasion d’un voyage à vélo j’ai revu le moulin, entouré de végétation, je l’ai à peine reconnu.