Talents cachés

Ma grand-mère Levron parlait couramment le javanais. Ce « procédé de codage argotique utilisant une phonologie parasitaire constituée par l’insertion d’une syllabe complémentaire entre voyelles et consonnes, dans le but de rendre ce texte moins compréhensible aux non initiés », selon Wikipédia. Ainsi, « bonjour » devient « bavonjour », « gros » devient « gravos », épithète bien connu des amateurs de San Antonio. J’ignore où et comment ma grand-mère avait acquis cette compétence, qui me semblait mystérieuse.

Madeleine Levron jeune mariée, 1925

Grand-mère pratiquait également les « trompe-oreilles », expressions difficiles à comprendre et ressemblant à une langue étrangère, dont les célèbres:

Chat vit rôt.
Rôt tenta chat.
Chat mit patte à rôt.
Rôt grilla patte à chat.

Et: Ton thé t’a-t-il ôté ta toux ? Oui mon thé m’a ôté ma toux.

Sans oublier: les six soeurs Simon sont si sensibles pour les six soldats qui sont si sympathiques !

La peinture comme moyen d’évasion

Mes grands-parents Levron ont un ami, Louis Fleury, dont le hobby est la peinture. Il habite sur la butte Sainte-Anne et a une très belle vue sur le port de Nantes. Il a offert ce tableau à mes grands-parents, ils l’ont placé dans le salon, au-dessus du bureau. Louis Fleury est directeur de prison.

Le tableau représente le port avant 1955, date de la mise en service du tunnel ferroviaire sous le quai de la Fosse. Le pont transbordeur, pour sa part, a été démoli en 1958.

Mémoires d’enfance

Dans ses mémoires, rédigés en 1965, mon grand-père Eugène (1886-1972) se rappelle ses dix premières années passées à Paris avec son père Pierre (1861-?), sa mère Victorine (1865-1900) et sa petite soeur Eugénie (1891-1966). Son père est ouvrier ferblantier dans une usine située au Point du Jour, sa mère est concierge dans un immeuble, 26 rue Letort, à Montmartre, près de la porte de Clignancourt.

26 rue Letort Paris 18ème en 2021

Eugène évoque sa vie d’enfant pauvre dans ce Montmartre de la fin du 19ème siècle, avec sensibilité, tendresse et humilité. Son récit prend un tour tragique dans sa deuxième partie, lorsque Eugène nous apprend que sa Maman tombe gravement malade et que son père voit son salaire se réduire faute de commandes. La famille doit quitter la loge pour une chambre insalubre, Victorine reprend son emploi de blanchisseuse. Fort heureusement un grand-oncle d’Eugène, Alexandre Dixneuf (1848-1918) et sa femme Anne, de retour du Portugal où Alexandre était imprimeur sur métaux, proposent de prendre en charge les enfants et retournent s’installer à Nantes. La scène où Eugène décrit le fiacre qui les emmène à la gare est poignante:

Peu de temps après, Victorine, hébergée par des parents à Bordeaux, décède en 1900 de la tuberculose, elle venait d’avoir 35 ans. Pierre disparaît. Il aurait pris un bateau à Nantes et serait parti pour l’Amérique du Sud.

Un fidèle compagnon de route

Les évènements familiaux du côté de mon père (baptêmes, mariages etc) sont marqués par la présence discrète et bienveillante du Révérend Père Louis Philippe, surnommé affectueusement « Tonton Louis ». Louis Philippe (1877-1965) est frère dominicain. Religieux mais pas moine, il a fait voeu d’obéissance et, implicitement, de pauvreté et de chasteté. Lorsque je l’ai connu il résidait dans un couvent près d’Angers. Son père était tonnelier, puis cafetier à Nantes, sa mère, Anastasie, était la soeur de mon arrière grand-père Félix Groleau. Son frère Fernand est mort pour la France en 1915.

Louis Philippe avec mes grands-parents, en 1933 et en 1963

Louis Philippe au baptême de mon filleul, Didier Haincaud, en 1959

Eugène rencontre Mathilde

En 1908 mon grand-père Eugène Cochard a 22 ans. Après ses études à l’Ecole Professionnelle de Nantes, il est dessinateur aux Chantiers de la Loire. Puis il effectue son service militaire. Il fait partie d’un petite troupe de jeunes gens, La Basoche, qui organise des concerts et joue des piécettes, comme « Voiture à vendre » où Eugène tient le rôle de jeune premier. Il tombe amoureux de Mathilde, âgée de vingt ans. Ils se marient à Paris le 24 avril 1909 .

Libéré du service militaire en septembre, Eugène trouve une place de dessinateur dans une entreprise de charpente métallique. Ils s’installent à Nantes rue Amiral Duchaffaut et partagent l’appartement avec Paul, le frère de Mathilde et leur mère, Marie. Comme le salaire d’Eugène ne suffit pas pour l’entretien de quatre personnes, Mathilde effectue des travaux de couture, Marie est employée comme femme de charge dans une école à Chantenay et Paul, âgé de 14 ans, alors brillant élève de l’école de l’avenue de Launay, interrompt sa scolarité et entre aux Chantiers de Bretagne où il calque des dessins du bureau d’études, se souvient-il dans ses mémoires rédigés en 1977.

Pour se repérer…

Les personnes évoquées dans ce blog appartiennent aux huit familles de mes arrières grands-parents: Cochard, Levon, Ducrochet, Groleau, Tessier, Moreau, Ranchère et Bouffard. Pour situer tel ou tel, rien de tel qu’un arbre généalogique.

Deux bonnes nouvelles :

  • cet arbre existe, il rassemble aujourd’hui 420 personnes, et couvre 19 générations. Le plus ancien de nos ancêtres, Yvon Chabot est né en 1495 ! Plusieurs membres de la famille ont contribué à cet arbre, je les en remercie.
  • pour y accéder, il me faut votre adresse mél, merci de me l’indiquer en m’écrivant à: jeanpaul.cochard@gmail.com. Je vous enverrai un lien permettant de consulter à loisir notre arbre généalogique. Il faudra simplement vous inscrire sur le site geneanet.org, c’est gratuit.

La moto d’Eugène

Dans les années 1920, mon grand-père Eugène Cochard habite à Paimboeuf, Loire Atlantique (Loire Inférieure, à l’époque). Il travaille comme dessinateur industriel aux chantiers navals de la ville. Impossible de savoir s’il pose sur la moto d’un copain ou s’il l’utilise régulièrement pour se rendre sur la côte à son cabanon, non loin de là, à Saint-Brévin.

J’ai retrouvé un modèle équivalent au musée Schlumpf, à Mulhouse, en 2017.

Méritocratie républicaine

Entre 1870 et 1914, l’école républicaine se généralise, sous l’impulsion de Jules Ferry notamment. Obligatoire de 6 à 13 ans, l’école favorise la scolarité de ses meilleurs élèves. Mon grand-père Eugène Cochard et mon grand-oncle André Ranchère reçoivent ainsi des bourses pour aider leur famille.

En 1900, Eugène est revenu à Nantes, où il a été recueilli avec sa petite soeur Eugénie par son grand-oncle Alexandre Dixneuf (1846-1918) et sa femme Anne, soeur de sa grand-mère Caroline, à la suite du départ de ses parents, victimes de la misère et de la maladie.

Journal Officiel, 29 avril 1900
Journal Officiel, 13 février 1914