J’apprends à lire

Mon grand-père Eugène Cochard décrit dans ses mémoires la façon dont il a appris à lire, à l’école communale de la rue Flocon, à Montmartre, vers 1895.

« J’ai bien souvent fait rire mes enfants, mes petits-enfants et même de grandes personnes, en leur dévoilant la façon dont Monsieur Giraud nous apprit à lire mes camarades et moi. Il possédait une collection de vingt cinq tableaux qu’il affichait sur les murs de la classe, représentant chacun une lettre de l’alphabet, illustrée d’une image susceptible d’évoquer le son à émettre pour prononcer cette lettre. Par exemple près de la lettre A, imprimée en grosse majuscule, une petite fille faisait un geste de surprise.

« Voyez mes enfants, nous disait Monsieur Giraud, cette petite fille trouve à ses pieds un objet qu’elle ne s’attendait pas à rencontrer. Elle est surprise et au bout de son bras replié près de l’épaule elle dresse sa main et s’écrie ah! Vous allez faire comme elle !  » Toute la classe imitait alors le geste de la fillette et criait ah! autant de fois que notre maître le jugeait nécessaire.

Eugène et Eugénie Cochard, vers 1895

Toutes les lettres de l’alphabet, consonnes et voyelles, s’énonçaient ainsi par des sortes d’onomatopées ou d’harmonies imitatives ponctuées d’un geste approprié. J’ai retenu fidèlement tous ces gestes, tel que celui du petit garçon exprimant le son de la lettre P en essayant de projeter au loin d’un souffle énergique un petit morceau de papier déposé sur le dos de sa main. Aussi lorsque nous épelions les mots de notre abécédaire, bras et mains droites exécutaient une étrange gymnastique incompréhensible à un témoin non averti. Quel n’aurait pas été son étonnement en voyant un élève, épelant le mot Papa, souffler d’abord sur le dos de sa main amenée à proximité de sa bouche, rejeter aussitôt sa dextre près de l’épaule dans un geste de surprise, réitérer le premier geste et terminer par le second, tout cela dans un rythme de plus en plus rapide suivant les progrès de l’exécutant.

Mon incompétence en matière pédagogique m’interdit de porter un jugement sur la qualité de l’enseignement de Monsieur Giraud et je sais seulement qu’elle réussit à m’apprendre à lire puisqu’en fin d’année scolaire j’obtins le premier prix de lecture. Mais j’ignorerai toujours si ce prix récompensa mes connaissance linguistiques ou mon talent de mime.« 

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